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Plaider d’abord contre soi-même
8 juin 2026
Construire d'abord le meilleur dossier de son adversaire, la technique du steelman, affine l'argumentation et évite les mauvaises surprises à l'audience.
C’est un exercice que je recommande à quiconque doit convaincre : avant d’écrire votre argumentaire, rédigez celui de votre adversaire. Sérieusement, loyalement, comme s’il vous payait pour le défendre. Les avocats appellent cela préparer la contradiction. Les philosophes y voient la condition même d’une pensée solide.
Le piège du dossier unique
John Stuart Mill l’écrivait dès 1859 dans « De la liberté » : celui qui ne connaît que son propre côté d’une affaire n’en sait pas grand-chose. Ses raisons sont peut-être bonnes, mais tant qu’il ignore ce qu’on peut leur opposer, il n’a aucun titre à préférer son opinion. Mill visait la liberté de discussion. Sa leçon vaut pour toute décision sérieuse : qui n’a pas entendu la meilleure objection ne sait pas encore ce qu’il pense. La psychologie moderne a donné un nom au mécanisme qui nous enferme : le biais de confirmation. Nous cherchons spontanément ce qui nous donne raison. Notre cerveau est un avocat partial qui plaide pour nos certitudes.
L’homme de paille et l’homme d’acier
Dans le débat public, la facilité consiste à caricaturer la thèse adverse pour la démolir. Les anglophones parlent d’homme de paille. Le procédé fait applaudir son camp mais ne convainc jamais un indécis. La démarche inverse porte un nom plus exigeant : le steelman, l’homme d’acier. Le théoricien des jeux Anatol Rapoport en avait fait une règle, popularisée par le philosophe Daniel Dennett : reformulez la position de votre contradicteur si clairement et si honnêtement qu’il vous remercie de l’avoir exprimée mieux que lui. Alors seulement, critiquez.
Ce que le prétoire enseigne
Un avocat sérieux construit toujours le meilleur dossier d’en face avant de bâtir le sien. Quels sont les trois arguments qui peuvent nous faire perdre ? Pour chacun, faut-il le contester, le distinguer ou en concéder une part pour mieux cantonner le reste ? Cette gymnastique évite les mauvaises surprises à l’audience. Elle fait plus : elle affine la position qu’on défend. Un argument qui survit à sa meilleure réfutation en sort renforcé. Celui qui ne survit pas méritait d’être abandonné avant qu’un juge s’en charge. Et rien n’est plus déstabilisant qu’un contradicteur qui commence par exposer votre thèse mieux que vous ne l’auriez fait. Celui qui l’écoute le sent aussitôt : cet avocat-là a tout pesé.
Une hygiène pour temps polarisés
Sur les réseaux sociaux, chacun campe dans son couloir et les algorithmes nous servent ce que nous approuvons déjà. Le steelman est l’antidote de cette paresse. C’est aussi un levier de négociation : comprendre vraiment la position d’en face, c’est commencer à voir ce qu’elle pourra accepter. Essayez-le une fois. Prenez une conviction qui vous tient et écrivez la meilleure page possible contre elle. L’exercice est inconfortable. Il est aussi étrangement libérateur : on en ressort avec des convictions moins nombreuses, mais bien plus solides.
Douter de soi méthodiquement n’est pas une fragilité. Au prétoire comme ailleurs, c’est la marque des esprits qui veulent gagner autrement que par chance.
Note et références : J. S. Mill, « On Liberty », 1859, chapitre 2 ; A. Rapoport, règles de discussion reprises par D. Dennett, « Intuition Pumps and Other Tools for Thinking », 2013.
Contenu d’information générale : il ne constitue pas une consultation juridique. Chaque situation appelle une analyse propre : consultez un avocat.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la technique du steelman ?
C'est l'inverse de l'homme de paille : reformuler la position de son contradicteur si clairement et si honnêtement qu'il vous remercierait de l'avoir exprimée mieux que lui, et ne la critiquer qu'ensuite. La règle, due au théoricien des jeux Anatol Rapoport, a été popularisée par le philosophe Daniel Dennett.
Pourquoi un avocat a-t-il intérêt à construire d'abord le dossier de la partie adverse ?
Parce qu'un avocat sérieux construit toujours le meilleur dossier d'en face avant de bâtir le sien : cette gymnastique évite les mauvaises surprises à l'audience et affine la position qu'il défend, un argument qui survit à sa meilleure réfutation en sortant renforcé.
Qu'est-ce que le biais de confirmation ?
C'est le mécanisme, nommé par la psychologie moderne, qui nous enferme dans notre propre point de vue : nous cherchons spontanément ce qui nous donne raison, notre cerveau agissant comme un avocat partial qui plaide pour nos certitudes.